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Les « Compact Agreements » de Springer et le naufrage d’une ambition européenne

Posted by: ckounelis | 7 décembre 2015 | No Comment |

Springer a annoncé le 22 octobre avoir conclu avec le JISC , l’organisme en charge de l’achat mutualisé de ressources documentaires pour l’enseignement supérieur et la recherche publique britannique, un accord global (dénommé Springer Compact Agreement) associant dans une même enveloppe les budgets de l’abonnement aux 2000 revues Springer et les crédits dédiées aux APC (Article Processing Charges) pour publication dans 1600 revues Springer dans le cadre d’un modèle économique hybride.

Cet accord vient après celui que Springer a conclu en 2014 avec les universités aux Pays-Bas. Ce dernier répond à l’ambition que 60 % des publications scientifiques des Pays-Bas seront en accès libre d’ici 5 ans, et 100 % dans 10 ans.
Depuis, Springer a conclu des accords similaires en Allemagne et en Autriche.
Voir l’info sur le site de l’éditeur

Journaux hybrides
Les accords Springer auront pour effet de sanctuariser les journaux hybrides, dont le modèle tarifaire est pourtant décrié par de nombreux professionnels qui dénoncent, à juste titre, le risque d’un double paiement. Les journaux hybrides contiennent, en effet, des contenus disponibles sous abonnement auxquels viennent s’ajouter quelques articles disponibles en open access gold, c’est à dire financés par les chercheurs ou leurs établissements selon le modèle auteur-payeur. Pour un journal hybride, les bibliothèques doivent donc maintenir leurs abonnements, pendant que les chercheurs payent de leur côté des frais de publication pour un certain nombre d’articles. Le modèle hybride fait coexister au sein d’un même titre de journal les deux modèles économiques : le modèle par abonnement et le modèle auteur-payeur.

Le 14 décembre 2015, Elsevier annonçait à son tour la préparation d’un contrat similaire avec les universités hollandaises pour la période 2016-2018. Selon cet accord, 30% des articles publiés chez Elsevier par les chercheurs hollandais devront être en libre accès en 2018.

Plus récemment (le 3 février 2016), un accord similaire est conclu entre les Universités hollandaises et Wiley (lire le communiqué de presse et l’annonce sur le site de Université d’Amsterdam). Cet accord, est écrit sur le site de l’éditeur Wiley « accélère la transition vers l’open access aux Pays-Bas ». Wiley affirme avoir 1300 journaux hybrides.
En janvier 2016, la revue Nature a consacré un article pour mettre en avant la politique Open Access des Universités hollandaises, notamment les « compact agreements » qu’elle présente comme un modèle. Après Springer, Elsevier, Wiley et Sage, la VSNU poursuit les négociations avec Oxford University Press, Taylor & Francis, American Chemical Society (ACS) et Kluwer.

Vu du côté du client (bibliothèques), les accords contribuent surtout à faire installer définitivement en les confortant les journaux hybrides dans l’écosystème de l’édition scientifique avec tout ce que cela implique en termes d’augmentations des coûts, en raison du double dipping. C’est un système astucieux, très profitable pour l’éditeur car il lui garantie le maintien des abonnements par les universités tout en lui rapportant de nouvelles recettes provenant des frais de publication.

Le modèle hybride facilite-t-il la transition vers l’open access?
C’est ce que prétendent les éditeurs pour mettre en avant les « compact agreements ». Creusons un peu : Un journal hybride est composé de deux parties : une partie d’articles publiés par la manière traditionnelle (contenu sous abonnement) et une partie d’articles publiés en open access (avec frais de publication). S’il veut maintenir ses revenus, voire les croître sans augmenter considérablement les frais d’abonnement, l’éditeur augmentera le nombre d’articles en open access et les frais de publication. Il a la maîtrise totale quant à savoir où il mettra le curseur entre les deux composantes d’un journal hybride de manière à optimiser ses revenus. La transition vers l’open access par le biais des journaux hybrides sera plus ou moins rapide selon qu’il place le curseur du côté des articles open access ou du côté des articles sous abonnement.

Position de l’UE
En prenant en charge des frais de publications des articles issus des travaux de recherche qu’elle finance, la Commission européenne soutient de son côté la transition vers l’open access en privilégiant les « fully open access journals ». Ainsi, dans le (FP7 Post-Grant OA Pilot Policy Guidelines) il est énoncé que les articles publiés dans journaux hybrides ne sont pas éligibles par ce dispositif (Point 3.2 du postgrantOAPilot_final_policy_guidelines(1)).
Plus récemment, le NWO (The Netherlands Organisation for Scientific Research), a annoncé que tous les articles issus de travaux financés par ses appels à projets doivent être mis en ligne en Open Access. Le NWO est le premier organisme de recherche national à prendre une telle décision. Ici encore, les articles publiés dans les journaux hybrides ne sont pas éligibles.

Une divergence dont on aperçoit aisément les enjeux économiques apparaît donc clairement entre la stratégie de l’Open Access adoptée par les grands éditeurs comme Springer et Nature et celle soutenue par la Commission européenne et les institutions publiques de financement de la recherche. Ce qui a conduit un analyste à voir dans les « Compact agreements » de Springer le risque de « naufrage d’une ambition européenne ». Les scientifiques, auteurs des articles, qui ont fait le choix de publier en open access gold (soit dans un journal avec frais de publication) ont le pouvoir de contrer la progression du modèle décrié des journaux hybrides en publiant dans les journaux en full open access soutenus par la Commission européenne.

Lire l’analyse de Michel Vajou : Les accords entre Springer, le JISC et la Max Planck Gesellschaft signent-ils la fin d’une ambition européenne ?

En lien avec cet article :
La nasse dorée de l’open access
Olivier Legendre, 4 janvier 2016

Dernière mise à jour : 26 mars 2016

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